View Categories

Jeanne Haas née Ulmann

11 min de lecture

  Christophe Sanchez

C’est au hasard de mes recherches sur internet que j’ai découvert le site Convoi 77[1]. Cette organisation a été créée par des enfants, petits-enfants, familles proches ou amis de déportés du convoi 77 pour faire mieux connaître et faire connaître les destins des 1306 hommes, femmes et enfants qui, le 31 juillet 1944, ont quitté Drancy pour Auschwitz.

Les élèves de la classe 11e2 du Collège de Delémont de M. Tschopp, enseignant en histoire et Marilyn Fazio ont fait un travail remarquable sur une delémontaine, Jeanne Haas née Ulmann. Je suis fier de présenter leur travail. Merci à Amélie, Aymeline, Chloé, Elena, Gaëtan, Isabella, Jules, Jules, Kali, Kalyssa, Luc, Mathieu, Thalia, Timo, Zaira. Le texte est le leur. Seuls quelques ajouts de ma part émaillent le texte. Je n’ai pris que la partie « historique » de leur travail, mais tout au long de leur récit, nous retrouvons de très beaux textes que je vous laisserai découvrir.

L’enfance en Suisse 

Tout commence en 1874 quand Isaac Ulmann, fils de Daniel Ulmann et Eve Ulmann, part de l’Alsace pour Delémont, dans le canton de Berne en Suisse (aujourd’hui Delémont est le chef-lieu du canton du Jura). Il est de religion juive.

D’où viennent les parents d’Isaac ?
Daniel Ulmann est né le 20 janvier 1819, à Durmenach. Il est commerçant et marchand d’étoffes. Il décède en 1891 à Durmenach. 
Eve Ditisheim est née le 5 septembre 1816, à Hégenheim et décède en 1898 à Durmenach. Elle a exercé la profession de domestique.
De leur union est né Isaac Isidore Ulmann  en 1851

À son arrivée à Delémont, Isaac a comme objectif d’ouvrir une filiale du magasin de son père « les Fils de Daniel Ulmann ». Il s’agit d’un commerce de denrées alimentaires, de tissus et d’étoffes. Il ouvre les portes de son commerce le 1er septembre 1874, dans la rue du Cheval Blanc.

En l’an 1876, Isaac Ulmann se marie avec Fanny Goetschel, fille de Joseph Goetschel et Marie-Anne Goetschel de Hagenthal -le-Bas. De cette union naît Jeanne Ulmann. Elle voit le jour le 1er avril 1879 à Delémont.

Elle aura deux frères, Adolphe qui naît en 1883 et Sylvain en 1888. Selon nos recherches, la famille habitait rue de Fer au centre de la vieille ville de Delémont.

Elle vit une grande partie de son enfance en Suisse, puisqu’après Delémont, la famille s’établit quelque temps à La Chaux-de-Fonds (canton de Neuchâtel). À la fin du XIXe siècle, probablement avant 1890, elle part pour Mulhouse. Elle se marie avec Paul Haas, fils de Lazare Edouard Haas et Rosine Dreyfus Haas. Elle devient donc Jeanne Ulmann-Haas. Nous ne savons pas s’ils se marient en Suisse, ou bien par la suite en Alsace.

La vie en Alsace

Quand la famille Haas arrive en Alsace, la région est allemande ; en effet, depuis la guerre franco-allemande de 1870, l’Alsace a intégré l’Empire allemand.

On y parlait l’allemand comme langue officielle, avec la permission d’utiliser le français comme langue d’administration. Paul et Jeanne Haas habitent au 24 de la Schulstrasse (aujourd’hui rue Henriette).

 Ils auront trois enfants : Susanna, Andrea et Éliane. L’aînée de la fratrie, Susanna, née en 1900, se mariera avec un certain Julien Dreyfus. Par la suite, avec Armand Guggenheim en 1924. De sa première union naîtra Robert Dreyfus. Ce dernier déposera à la fin de la guerre une demande de recherche pour sa grand-mère, Jeanne Haas.

Andrea vient au monde en 1905, alors que la famille a déménagé au 51 de la rue des Trois Rois. Enfin Éliane naît en 1918, à la fin de la Première Guerre mondiale, quatre mois avant l’armistice.

Le traité de Versailles, le 28 juin 1919, stipule que les Alsaciens-Mosellans sont réintégrés de plein droit dans la nationalité française. La famille Haas vit donc dans l’Alsace redevenue française.

Paul Haas, le mari de Jeanne, possède un commerce de chaussures « Au caprice Paul Haas ». Jeanne Haas renommera la boutique « Les chaussures Paul Haas » à la mort de son époux. La famille était dans le commerce de chaussures depuis 1868. C’est dans ce magasin que Jeanne travaillera une bonne partie de sa vie. 
Le magasin à cette époque se situait à l’angle de la rue du Raisin rue des 3 Rois.

                  Magasin Paul Haas vers 1900

Le magasin Paul Haas Mulhouse, avec probablement 
Jeanne Haas (en haut à gauche) et ses vendeuses 1921


Même s’il a changé d’adresse, l’établissement est toujours existant. Il semblerait bien qu’il y ait un lien de famille entre les propriétaires actuels, et la famille de Paul Haas. Il appartient maintenant au présumé petit-neveu de Jeanne Haas, Monsieur Gros. Après la guerre, le magasin est repris par Rosine Haas-Lévy, la sœur de Paul Haas. Cette femme a eu quatre enfants, dont Jeanne Lévy-Gros, qui reprendra à son tour le magasin avec son mari, jusqu’en 1990.[2]

La famille vivait une existence assez aisée à Mulhouse, c’était une famille de notables. Paul Haas était en effet Conseiller municipal du parti socialiste, ce qui lui procurait un certain statut social.

Le mardi 21 août 1928, toujours durant cette période de l’Entre-deux-guerres, Paul Haas décède d’une maladie. Apparemment très considéré à Mulhouse, car tout le Conseil municipal de cette ville se réunit pour rendre hommage au défunt. Jeanne Haas est désormais veuve et elle doit s’occuper de sa dernière fille, Éliane, qui est âgée de dix ans lors du décès de son papa.

En 1940, précisément le 15 juillet, Jeanne et Éliane Haas se font expulser de Mulhouse. Ainsi, mère et fille doivent quitter l’Alsace, elles ne doivent emporter que le strict nécessaire et 2000 francs d’argent liquide. Elles doivent tout quitter dans l’urgence après avoir investi beaucoup dans leur ville d’adoption. Tous les expulsés doivent également signer une déclaration dans laquelle ils s’engagent à ne pas retourner en Alsace (environ 45 000 personnes ont été expulsées). Jeanne et Éliane Haas se sont donc rendues à Lyon qui était en zone libre, probablement parce qu’elles y avaient de la famille et/ou des amis.

L’exil à Lyon

Jeanne et Éliane Haas partent donc pour Lyon, la ville qui est en territoire libre à ce moment-là. Elles vivent quatre années là-bas, à l’adresse 212 rue Paul Bert. Éliane exerce alors la profession de vendeuse.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Lyon joue un rôle important dans l’histoire française. Comme toutes les villes, Lyon se prépare à la guerre de 1939 à 1940.

Située en zone libre jusqu’en 1942 et très proche de la ligne de démarcation, Lyon devient un foyer de résistance important et accueille donc de nombreux réfugiés. Après le 11 novembre 1942, et l’invasion de la zone sud par les Allemands, Lyon subit une répression importante due à l’importance des mouvements résistants locaux et parce que c’est un chef-lieu régional pour la Gestapo, les SS et la Feldgendarmerie qui sont des organes de répression allemande, et pour la Milice française. Il y a eu aussi de nombreuses rafles. À la fin de 1942, la population a perdu confiance dans le gouvernement de Vichy et connaît près de deux ans de privations sévères jusqu’à la Libération. Les attentats et sabotages sont quotidiens au cours des années 1943-44.

Les mouvements résistants protègent la ville et subissent en retour de nombreuses pertes, dont l’arrestation de personnalités majeures des mouvements de résistance comme Jean Moulin. La ville est ensuite libérée le 3 septembre 1944 par l’armée américaine et les forces françaises, qui ont débarqué en Provence le 15 août 1944.

Jeanne et Éliane Haas vivront donc dans une atmosphère teintée de peur et d’espoir durant leurs années lyonnaises et elles ne seront arrêtées qu’un mois et demi avant la libération de la ville.

Expulsées de chez elles, éloignées de leur famille, de leur maison, sans que personne ne leur demande leur avis, Jeanne et Éliane Haas sont désormais captives des Allemands nazis.

La déportation

Le 13 juillet 1944, Jeanne et Éliane Haas sont arrêtées à leur domicile par la Gestapo, pour seul crime d’être de religion juive.

Jeanne et sa fille Éliane

La Gestapo, acronyme tiré de l’allemand qui signifie « Police secrète », était la police politique du Troisième Reich. Elle fut synonyme de terreur et d’arbitraire suite à ses actions. Elle joua un rôle essentiel dans l’extermination des Juifs d’Europe. Elle fut condamnée en tant qu’organisation criminelle lors du procès de Nuremberg.

 Elles sont emmenées à la prison de Montluc, située dans le 3e arrondissement de Lyon. Elles y resteront une dizaine de jours. Peut-être y croiseront-elles « le bourreau de Lyon », Klaus Barbie, qui sera jugé et emprisonné pour tous ses crimes en 1987, après avoir été appréhendé en Amérique du Sud, là où il s’était réfugié à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Jeanne Haas y laissera une trace émouvante en compagnie de deux autres « déportés ». Ce graffiti se trouve dans le bâtiment dit la « cité de la Muette », et est l’un des derniers à être inscrit sur les murs du camp. 

 Le 31 juillet 1944, les deux femmes quittent Drancy, à bord du Convoi 77, pour le tristement célèbre camp d’Auschwitz. 

Reçu des biens à l’arrivée au camp de Drancy de Jeanne

Elles font partie des 986 femmes et hommes, accompagnés des 324 enfants, tous déportés par ce dernier grand convoi qui quitte Drancy pour Auschwitz.

Elles voyagent probablement entassées avec d’autres déportés, pendant trois jours, dans des wagons à bestiaux. Privées d’eau et de nourriture, elles sont debout durant pratiquement tout le voyage. Elles arrivent probablement à Auschwitz-Birkenau entre le 3 et le 5 août, certains n’ont pas survécu au trajet. Les déportés sont séparés en deux colonnes. Une colonne part pour le travail forcé, l’autre pour la mort immédiate dans les chambres à gaz… On ne sait pas exactement ce qu’il adviendra de Jeanne et sa fille à leur arrivée au camp, puisqu’un document des archives fait état d’une dernière apparition le 10 novembre 1944. Peut-être mourront-elles de maladie, de faim, de fatigue ou de mauvais traitements infligés par leurs tortionnaires. En tout cas, le décès de Jeanne Haas est officiellement reconnu par décision d’un tribunal de Mulhouse en 1949 (le tribunal ayant constaté son non-retour) après une demande adressée par son petit-fils, Robert Dreyfus. La date de sa mort est alors fixée au 4 ou au 5 août 1944 (les documents officiels divergent), cinq jours après le départ du camp de Drancy, à l’arrivée du convoi, quelques heures après ou plus tard encore, on ne le saura peut-être jamais. Quant aux deux sœurs de Jeanne, elles ne connaîtront pas le même sort funeste, elles seront heureusement épargnées par toutes ces atrocités.

 Conclusion

La Ville de Delémont aura sa rue « Jeanne Haas-Ulmann » grâce à. la démarche de la classe du Collège de Delémont
Les écoliers devaient être reçus à l’Élysée à Paris par le Président de la République française le 27 janvier 2021, à l’occasion de la Journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’Humanité, une rencontre malheureusement repoussée en raison de la situation sanitaire.

 Sources:

— « La communauté israélite de Delémont aux XIXe et XXe siècles », François Köhler, Fondation Synagogue de Delémont, Association des Amis de la Synagogue de Delémont.

— Différents articles de l’encyclopédie Wikipédia.

— http://www.crdp-strasbourg.fr/data/histoire/alsace-39-45a/retour_evacues.php?parent=10.

— https://criminocorpus.org/fr/expositions/art-et-justice/la-memoire-des-murs/les-graffitis-du-camp-de-drancy/.

— http://www.memorialdelashoah.org/.

— Les nombreuses archives consultées, celles du Mémorial de la Shoah à Paris, de Yad Vashem en Israël, de Bad Arolsen en Allemagne, les archives régionales à Delémont, municipales à Mulhouse et à Lyon, départementales du Haut-Rhin et du Rhône, ainsi que celles de la prison de Montluc à Lyon.

— Certains sites en lien avec la généalogie et les recherches des membres du CGAEB, Cercle généalogique de l’ancien Évêché de Bâle.

— Travail réalisé par des étudiants du Lycée Lambert de Mulhouse en 2014 à propos de plusieurs familles juives de Mulhouse sous la direction de Mesdames Tridon, Gilles-Compagnon et Madenspracher.


[1] https://convoi77.org

[2] Le magasin de chaussures Haas existe toujours et est situé 21, rue Henriette. C’est Muriel et Véronique Gros qui ont repris ce commerce en 2020 de leur père Francis.